Cet article fait partie d’une série sur les askêsis présente sur plusieurs sites en ligne.
La philosophie n’est pas seulement une manière de penser le monde. Elle peut aussi être une manière de s’exercer à vivre.
L’askêsis : un exercice plutôt qu’une ascèse
Le mot grec askêsis (ἄσκησις) signifie d’abord exercice, entraînement, pratique. Dans la Grèce antique, il désigne notamment l’entraînement de l’athlète, mais aussi celui de l’esprit et du caractère.
Nous avons conservé ce mot dans « ascèse », auquel nous associons volontiers les idées de renoncement, de privation, voire de mortification. Pourtant, cette signification ne rend que partiellement compte de l’askêsis des philosophes stoïciens.
Pour Épictète, philosophe stoïcien ayant vécu approximativement entre 50 et 135 de notre ère, l’askêsis n’est pas une entreprise de souffrance volontaire. C’est un entraînement à la liberté intérieure.
De même que le musicien ne devient pas musicien en étudiant uniquement la théorie musicale, on ne devient pas philosophe en accumulant des connaissances philosophiques.
Il faut pratiquer.
Et cette pratique ne se déroule pas nécessairement dans une école, un monastère ou un lieu retiré du monde. Elle s’exerce dans les circonstances ordinaires de l’existence : une contrariété, une attente, une dispute, une déception, une rencontre.
La vie quotidienne devient ainsi le terrain de l’exercice philosophique.
Épictète : distinguer ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas
La philosophie d’Épictète repose sur une distinction fondamentale, énoncée dès la première phrase de son Manuel :
Certaines choses dépendent de nous, d’autres n’en dépendent pas.
Nos jugements, nos intentions, l’usage que nous faisons de nos représentations relèvent de notre faculté de choix.
En revanche, notre réputation, les comportements d’autrui, les événements extérieurs ou encore les aléas de notre corps ne sont pas entièrement en notre pouvoir.
Cette distinction ne signifie pas qu’il faudrait se désintéresser du monde.
Elle invite plutôt à reconnaître où peut s’exercer notre liberté.
Je ne peux pas décider de ce qu’une autre personne pense de moi. Mais je peux travailler sur la manière dont j’interprète son jugement et sur la réponse que je choisis de lui apporter.
Je ne peux pas supprimer toutes les difficultés de l’existence. Mais je peux apprendre à ne pas ajouter systématiquement à ces difficultés les souffrances produites par mes propres interprétations.
L’askêsis consiste précisément à exercer cette capacité de discernement.
Il ne s’agit pas de maîtriser le monde, mais de transformer notre rapport au monde.
Les trois grands domaines de l’exercice philosophique
Dans les Entretiens (III, 2), Épictète distingue trois domaines dans lesquels celui qui veut progresser doit s’exercer.
1. Le désir : apprendre à vouloir autrement
Nous désirons souvent ce qui échappe à notre pouvoir : être admirés, obtenir une promotion, conserver éternellement nos proches, éviter toute maladie, empêcher les autres de nous décevoir.
Or, lorsque notre bonheur dépend exclusivement de la réalisation de ces désirs, nous devenons vulnérables aux circonstances.
L’exercice consiste à interroger nos désirs et nos aversions.
Pourquoi est-ce que je veux cela ?
Est-ce réellement en mon pouvoir ?
Puis-je agir sans faire dépendre toute ma tranquillité du résultat ?
Épictète ne propose pas de supprimer toute aspiration, mais d’apprendre à désirer avec discernement.
2. L’action : agir de manière juste et appropriée
Le deuxième domaine concerne nos actes et nos relations avec les autres.
Il ne suffit pas de chercher la tranquillité intérieure. Encore faut-il agir convenablement dans les situations concrètes.
Être parent, voisin, citoyen, ami ou responsable implique des obligations et des responsabilités.
L’exercice consiste à agir avec réflexion, sans précipitation, en tenant compte des circonstances et des relations humaines.
La philosophie stoïcienne n’est donc pas nécessairement un retrait du monde.
Elle peut, au contraire, nous engager à y participer plus lucidement.
3. Le jugement : ne pas croire immédiatement ce qui nous apparaît
Le troisième domaine concerne l’assentiment, c’est-à-dire l’accord que nous donnons à nos représentations.
Une personne ne me salue pas.
Je peux immédiatement penser : « Elle me méprise. »
Mais je peux également suspendre mon jugement : « Elle ne m’a pas salué. J’ignore pourquoi. »
Entre l’événement et l’interprétation, un espace peut s’ouvrir.
C’est dans cet espace que l’exercice philosophique devient possible.
L’askêsis nous apprend à ne pas confondre ce qui apparaît, ce que nous imaginons et ce que nous savons.
S’exercer sans rechercher l’exploit
Épictète se méfie des exercices spectaculaires.
Dans les Entretiens (III, 12), il critique ceux qui s’imposent des épreuves extraordinaires pour impressionner les autres.
Marcher sur une corde est difficile et dangereux. Mais cette difficulté ne suffit pas à en faire un exercice philosophique.
Un exercice n’a de valeur que par ce qu’il nous permet de développer.
Si je suis prompt à la colère, mon exercice pourra consister à supporter une remarque désagréable sans réagir immédiatement.
Si je suis impatient, je pourrai apprendre à attendre.
Si je recherche constamment l’approbation, je pourrai m’entraîner à agir sans attendre de félicitations.
L’exercice n’est donc pas le même pour chacun.
Il dépend de nos habitudes, de nos fragilités et de ce que nous cherchons à transformer.
Et surtout, il n’a pas besoin de spectateurs.
L’askêsis comme transformation progressive
L’un des aspects les plus intéressants de cette philosophie est qu’elle ne suppose pas une transformation immédiate.
Nous sommes des êtres d’habitudes.
Nous avons appris, parfois depuis l’enfance, à réagir de certaines manières : nous inquiéter, anticiper le pire, nous irriter, rechercher l’approbation, éviter les situations inconfortables.
Ces habitudes ne disparaissent pas simplement parce que nous avons compris intellectuellement qu’elles pouvaient être inappropriées.
Il faut leur opposer d’autres habitudes.
L’askêsis est donc un processus.
On pourrait la comparer à l’apprentissage d’un instrument de musique. Il ne suffit pas de savoir comment placer ses doigts. Il faut recommencer, écouter, corriger, expérimenter.
L’erreur n’est pas nécessairement un échec définitif. Elle peut devenir une occasion de poursuivre l’entraînement.
Le philosophe n’est pas celui qui ne se trompe jamais. C’est celui qui travaille à mieux juger et à mieux agir.
Une philosophie de l’attention à soi
L’askêsis suppose une forme particulière d’attention.
Non pas une surveillance permanente et anxieuse de nos pensées, mais une capacité à observer ce qui se produit en nous.
Que suis-je en train de ressentir ?
Quel jugement accompagne cette émotion ?
À quoi suis-je en train de donner mon assentiment ?
Que puis-je choisir maintenant ?
Cette attention n’est pas seulement introspective. Elle transforme progressivement notre manière d’habiter les situations et nos relations avec les autres.
Elle nous invite à reconnaître que nous ne sommes pas simplement traversés par des événements, mais que nous participons aussi à la construction du sens que nous leur donnons.
Il serait toutefois anachronique de faire d’Épictète un psychologue constructiviste contemporain. Sa pensée s’inscrit dans une conception stoïcienne de la nature, de la raison et de la vertu.
Mais certains rapprochements peuvent être féconds, à condition de ne pas confondre les traditions.
Une liberté qui n’est pas toute-puissance
Une difficulté demeure.
Si l’on affirme que notre bonheur dépend de nos jugements, ne risque-t-on pas de faire porter à chacun la responsabilité de toutes ses souffrances ?
Ce serait une lecture particulièrement réductrice du stoïcisme.
La pauvreté, la maladie, la violence ou l’injustice ne disparaissent pas parce que nous modifions nos représentations.
Et les conditions sociales, matérielles et relationnelles de l’existence comptent réellement.
Épictète distingue ce qui relève de notre faculté de choix de ce qui lui échappe. Il ne démontre pas pour autant que les contraintes extérieures seraient sans conséquences concrètes.
Une lecture contemporaine de l’askêsis gagne donc à distinguer la liberté intérieure de la capacité effective d’agir dans le monde.
Il ne s’agit ni de nier les contraintes ni de s’y résigner systématiquement.
Il s’agit de rechercher, au sein même de ces contraintes, les possibilités de discernement et d’action qui demeurent accessibles.
L’askêsis aujourd’hui : une pratique plutôt qu’une méthode
Peut-on encore pratiquer l’askêsis au XXIe siècle ?
Certainement, si nous acceptons de la considérer comme une inspiration philosophique plutôt que comme une recette universelle.
Il serait possible, par exemple, de consacrer quelques instants chaque jour à trois exercices :
Observer. Prendre conscience d’une sensation, d’une émotion, d’une représentation, sans chercher immédiatement à la modifier.
Discerner. Distinguer l’événement, l’interprétation que nous en faisons et les possibilités d’action qui s’offrent à nous.
Expérimenter. Essayer une réponse différente, puis observer ce qui se transforme ou ne se transforme pas.
Cette proposition contemporaine n’est pas un protocole formulé par Épictète. Elle s’inspire librement de sa philosophie.
Elle permet néanmoins de retrouver quelque chose de fondamental dans l’askêsis : la connaissance ne se réduit pas à un discours sur l’expérience. Elle se construit aussi dans l’exercice même de l’existence.
S’exercer à vivre
L’askêsis d’Épictète n’est ni une technique de performance personnelle ni une promesse d’invulnérabilité.
Elle est un travail patient sur nos désirs, nos actions et nos jugements.
Elle nous rappelle que la philosophie peut être autre chose qu’un ensemble de théories : une pratique vivante, continuellement reprise, jamais définitivement achevée.
Et peut-être est-ce là son enseignement le plus actuel.
Nous ne choisissons pas toutes les circonstances dans lesquelles nous vivons.
Mais nous pouvons apprendre, progressivement, à examiner la manière dont nous y répondons.
L’askêsis n’est pas l’art de devenir maître de tout. C’est l’exercice par lequel nous apprenons à faire un usage plus libre et plus lucide de ce qui dépend de nous.
Références
- Épictète, Entretiens, III, 2 : les trois domaines de l’exercice philosophique.
- Épictète, Entretiens, III, 12 : « De l’exercice ».
- Épictète, Manuel, § 1 : distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas.
- Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique, Albin Michel : pour replacer les pratiques philosophiques antiques dans la tradition des exercices spirituels.
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